Aider à sortir de la violence : Comprendre chaque étape, adapter l’accompagnement
La violence à l’égard des femmes demeure un problème majeur de santé publique et de société. Selon l’OMS (Organisation Mondiale de la Santé), environ 1 femmes sur 3 dans le
monde a subi des violences physiques ou sexuelles ou cours de sa vie. Les conséquences sont profondes, touchant la santé physique, mentale, la sécurité sociale et économique. Accompagner une victime de violence ne se résume pas à la protéger sur le moment.
Il s’agit d’un processus long et complexe, où chaque femme avance à son rythme.
Prendre en charge une femme victime de violence ne se limite pas à l’intervention immédiate: il s’agit d’un processus complexe, nécessitant un accompagnement progressif, individualisé et respectueux du rythme de la victime.
Pour guider cet accompagnement, le modèle transthéorique des stades de changement développé par Prochaska et DiClemente (1983), initialement appliqué aux comportements addictifs (tabac), s’avère pertinent pour structurer cette prise en charge. Les 4 stades du changement permettent de comprendre ce qui se passe pour une victime et peuvent permettre au professionnel de prendre patience et d’aider la
personne « là où elle est ».
Les STADES de CHANGEMENT selon PROCHASKA
Le modèle identifie cinq stades principaux, chacun correspondant à un niveau de conscience et de préparation au changement :
1. Pré-contemplation : La victime verbalise les conflits auxquels elle est confrontée mais elle ne perçoit pas le problème comme urgent ou nécessaire à traiter. Elle peut minimiser la violence ou justifier le comportement de son agresseur.
2. Contemplation : La femme apparaît ambivalente et contradictoire. Elle sait qu’elle endure une situation faite de conflits très importants mais elle n’identifie pas clairement quel est le problème à régler. Elle justifie l’agressivité de son partenaire mais elle est également capable de différencier les responsabilités.
3. Préparation : Planification d’actions concrètes. La femme identifie le problème et cherche des moyens et des voies pour le résoudre. Elle réalise qu’elle et/ou les enfants pâtissent de la situation. Elle accepte l’aide que lui offrent les personnes faisant partie de son réseau social. Il y a encore parfois une certaine ambiguïté et de l’indécision.
4. Action : Mise en oeuvre de mesures actives: signalement aux autorités, recours à des structures d’accueil, accompagnement psychologique. La femme résout le problème. Elle regrette de ne pas avoir agi plus tôt contre son agresseur. Elle demande de l’aide autour d’elle (contacts, amis,...). Elle va puiser des informations dans les ressources publiques ou privées, dans son réseau social.
5. Maintien : stabilisation de la situation et prévention des rechutes, consolidation de l’autonomie et de la confiance en soi. La femme a adopté un nouveau comportement et travaille à le mainenir au long terme. Certains modèles ajoutent le stade de rechute, soulignant que le processus de sortie de la violence peut être non linéaire. Cette rechute amène habituellement la femme à l’étape de la contemplation. La plupart des victimes font plusieurs tentatives de renoncement avant de réussir.
Il est important de comprendre ce modèle dans la prise en charge des patientes. Cela permet:
- Un accompagnement respectueux et adapté : comprendre que chaque femme
évolue à son rythme. - D’éviter la culpabilisation : la victime n’est pas «faible» si elle n’agit pas immédiatement.
- D’adapter les interventions : des stratégies d’écoute active, de soutien juridique ou psychologique peuvent être proposées selon le stade de changement.
- D’assurer un suivi prolongé : la prévention des rechutes et la reconstruction psychologique nécessitent un soutien continu, surtout pour les victimes ayant vécu des violences prolongées (Campbell et all., 2012)
Dans cette approche, à chaque stade, le thérapeute adpate son discours aux représentations du patient sur son comportement, de façon à induire un passage au stade suivant. Dans certains programmes pilotes en Europe, l’utilisation du modèle de Prochaska a permis d’augmenter de 25% la probabilité que les victimes passent de la contemplation à l’action, grâce à un accompagnement progressif et personnalisé. C’est dans ce cadre que les travaux de Judith Lewis Herman, spécialiste du traumatisme, apportent un éclairage essentiel.
--> Herman explique que la violence n’est pas toujours un évènement isolé. Chez les femmes victimes de violences conjugales, le traumatisme est souvent répété et prolongé, ce qui complique la reconnaissance de la gravité et le passage à l’action. Son comportement doit être compris dans le contexte d’un traumatisme cumulatif.
--> Dans son ouvrage Trauma et reconstruction, elle décrit 3 étapes clés du rétablissement des victimes de violence et de traumatismes dans le processus de guérison. Chacune est fondamentale et doit être respectée dans l’accompagnement. Tout comme le modèle de Prochaska, ces étapes constituent une feuille de route pratique pour les professionnels qui accompagnent les victimes.
- Sécurité : la priorité est de protéger la victime et de stabiliser son environnement. En effet, avant tout travail thérapeutique ou de reconstruction psychologique, la victime doit se sentir physiquement et psychologiquement en sécurité. Cela implique souvent :
- une sécurisation physique (éloignement de l’agresseur, hébergement d’urgence, protection juridique)
- Une stabilité émotionnelle: soutien par un professionnel ou un réseau social
- une stabilité financière et sociale : accès aux ressources de base (logement , nourriture, assistance médicale).
- Une remémoration et travail sur le traumatisme: la femme doit pouvoir raconter et structurer son expérience traumatique, souvent avec un soutien thérapeutique.
- Une thérapie individuelle ou de groupe
- Une reconstruction narrative: transformer le chaos des souvenirs traumatiques en récit cohérent
- Une reconnaissance du traumatisme
- Réintégration et reconstruction de l’identité: la victime reprend le contrôle de sa vie et reconstruit son autonomie.
- Redéfinir son identité en dehors du rôle de victime
- Retrouver confiance en soi et en ses capacités
- Réintégrer la vie sociale et professionnelle
Ces étapes se recoupent très bien avec les stades du modèle de Prochaska (préparation action et maintien).
Intégrer le modèle des stades de changement de Prochaska permet de comprendre où en est la victime dans sa prise de conscience et son passage à l’action, afin de proposer des interventions adaptées à chaque étape. De manière complémentaire, les travaux de Judith Lewis Herman offrent un cadre pour reconstruire la sécurité, traiter le traumatisme et rétablir l’autonomie, en mettant l’accent sur la résilience et le rétablissement de l’identité. La combinaison de ces 2 points de vue, un centré sur la progression psychologique et l’autre sur la reconstruction après le traumatisme permet un accompagnement progressif, individualisé et respectueux du rythme de chaque victime.

