VIOLENCES CONJUGALES : Quand les livres redonnent une voix à celles que la violence a réduites au silence
Les violences conjugales demeurent l’un des grands enjeux sociaux et politiques en France. Depuis plusieurs années, la France multiplie les dispositifs de lutte contre les violences conjugales. Les mesures issues du Grenelle de 2019 ont été consolidées : généralisation du téléphone grave danger, extension du bracelet anti-rapprochement, amélioration de la prise en charge policière et judiciaire, et reconnaissance accrue de l’emprise psychologique dans les procédures pénales.
Malgré les avancées législatives et une prise de conscience collective plus forte depuis le Grenelle des violences conjugales, les féminicides continuent de révéler les limites des dispositifs de protection.
Les féminicides : une violence systémique
Ces crimes ne sont pas des « drames passionnels », mais l’aboutissement d’un continuum de violences : contrôle, isolement, menaces, violences psychologiques, puis violences physiques. Plusieurs affaires ont profondément marqué l’opinion publique, notamment celle de Chahinez Daoud.
L’affaire Chahinez Daoud : un féminicide devenu symbole national
Le 4 mai 2021, à Mérignac, près de Bordeaux, Chahinez Daoud, âgée de 31 ans et mère de trois enfants, est assassinée par son mari dont elle était séparée. Son ex-conjoint lui tire d’abord dans les jambes avant de l’asperger d’essence et de la brûler vive en pleine rue. Ce meurtre particulièrement violent choque profondément l’opinion publique française.
Mais cette affaire devient surtout emblématique parce que Chahinez avait déjà signalé les violences qu’elle subissait. Deux mois avant sa mort, elle avait porté plainte contre son mari pour violences conjugales et menaces. Malgré ces alertes, les mesures de protection n’ont pas empêché le passage à l’acte.
L’enquête administrative menée après le drame révèle plusieurs dysfonctionnements graves :
- mauvaise évaluation du danger ;
- traitement insuffisant de la plainte ;
- absence de suivi efficace ;
- lenteur des procédures ;
- défaut de coordination entre police et justice.
L’affaire provoque un scandale national lorsque l’on apprend qu’un policier ayant recueilli la plainte de Chahinez avait lui-même été condamné pour violences conjugales. Cette affaire est souvent citée comme exemple des limites de la prise en charge institutionnelle des violences faites aux femmes.
Ce sera aussi un électrochoc pour l’écrivaine et journaliste mauricienne Nathacha Appanah, qui décida de «partir à la quête des mortes comme si elles étaient vivantes» et nous offre en 2025, un roman d’une intensité bouleversante, entre récit intime, enquête sur les mécanismes destructeurs de l’emprise, témoignage contre l’effacement et l’oubli : La nuit au coeur.
Le livre entrelace les trajectoires de plusieurs femmes victimes (dont Chahinez Daoud) de l’emprise masculine et montre comment la violence s’installe progressivement dans leur quotidien. Nathacha Appanah ne se contente pas de raconter des faits : elle explore la mécanique psychologique de la domination, la peur, la culpabilité, mais aussi le silence social qui entoure souvent ces violences. Le roman montre que les féminicides ne surgissent jamais brutalement : ils sont précédés d’un long processus d’isolement et de destruction psychologique.
Le roman met en lumière également une responsabilité collective. Les violences conjugales ne relèvent pas uniquement de la sphère privée : elles interrogent la société entière, ses institutions et sa capacité à protéger les victimes.
La nuit au coeur, c'est celle de la victime, qui cesse de vivre pour seulement survivre. Certaines scènes sont presque insoutenables : on ressent physiquement l'étouffement, la peur, l'isolement, cette violence souvent au coeur de la nuit quand les témoins se font plus rares, mais aussi en plein jour comme pour Chahinez brulée à vue de tous…
A travers, La nuit au cœur, Nathacha Appanah transforme la réalité sociale de la violence conjugale en expérience littéraire bouleversante. Son œuvre montre que derrière chaque féminicide se cache une histoire de peur, de domination et de silence.
Les données statistiques révèlent l’ampleur des violences conjugales, mais Nathacha Appanah nous permet d’en saisir la dimension humaine et émotionnelle et ainsi redonne la parole à celles que la violence a réduites au silence.
« Nous avons été trois à courir, à nous enfuir, et cette peur qui vient avant la fin, celle que je ne sais pas décrire exactement, je sais qu'elles l'ont éprouvée, en courant, en voulant s'échapper, et je pense désormais à cela tout le temps, je suis avec elles »
Écrit par Vanina CHAREYRE


