Le tribunal international des crimes contre les femmes

Je suis tombée par hasard sur un livre à la bibliothèque de mon village dont voici la photo de la couverture : j’ai eu envie de partager cette lecture étonnante car pour moi ce fut #MeToo qui a révolutionné le féminisme et bien non !

1976 : quand les femmes ont jugé le patriarcat

À l'heure où les violences faites aux femmes occupent enfin le devant de la scène grâce aux mouvements #MeToo, on pourrait croire que la prise de parole collective est un phénomène récent. Pourtant, il y a cinquante ans, en mars 1976, près de 2 000 femmes venues de plus de quarante pays se réunissaient à Bruxelles pour un événement exceptionnel : le Tribunal international des crimes contre les femmes

Le Tribunal international des crimes contre les femmes, écrit par l'historienne Milène Le Goff nous rappelle cet épisode majeur, inconnu ou oublié, qui constitue pourtant une étape fondatrice du féminisme contemporain. Il avait succédé à l’année déclarée par l’ONU comme «l’année internationale de la femme », déclaration largement critiquée par les féministe et qui avait entrainé un évènement extraordinaire en Islande, évènement qui sera l’occasion d’une autre Newsletter en octobre !

Revenons à notre fameux tribunal qui en fait ne fut pas un tribunal classique mais l’auto-organisation d’une manifestation indépendante ayant lieu à Bruxelles.  Il ne s'agissait pas de condamner des individus, mais de mettre en accusation un système sans se limiter aux violences « reconnues ». Pendant cinq jours, des femmes de tous les continents ont témoigné des violences qu'elles subissaient : crimes sexuels :viols, lesbophobie, féminicides ; crimes domestiques/politiques : violences conjugales, interdiction de divorcer, mutilations sexuelles, inégalités des salaires ; crimes médicaux /reproductifs :, stérilisations forcées, discriminations économiques, violences obstétricales, persécutions politiques, … Pour beaucoup, c'était la première fois qu'elles pouvaient raconter publiquement ce qui, jusque-là, relevait de la honte ou du silence.

Sous l'impulsion de Simone de Beauvoir et grâce aux témoignages courageux de nombreuses militantes venues du monde entier, une vérité s'est imposée avec une force inédite : les violences faites aux femmes ne sont ni des drames privés ni une succession de faits divers. Elles sont le reflet d'un système de domination qui traverse les sociétés et les époques. Bien avant que la formule « Le personnel est politique » ne devienne l'un des principes fondateurs du féminisme contemporain, ces femmes en avaient déjà offert une démonstration éclatante. En faisant entendre leurs récits, elles révélaient que ce qui semblait relever de l'intime constituait en réalité une question profondément politique, exigeant reconnaissance, justice et transformation sociale.

L'ouvrage de Milène Le Goff présente un intérêt majeur à plusieurs titres. Il redonne d'abord toute leur force à vingt témoignages bouleversants, en respectant leur diversité et leur puissance d'interpellation. Mais il va bien au-delà d'un simple travail de mémoire : en les replaçant dans leur contexte historique et en les confrontant aux réalités d'aujourd'hui, l'autrice met en lumière le chemin parcouru grâce aux luttes féministes, tout en rappelant avec lucidité que de nombreuses violences persistent. Cette mise en perspective souligne à quel point ces paroles, cinquante ans après avoir été prononcées, demeurent d'une troublante actualité.

La lecture est parfois bouleversante. Les récits traversent les continents mais racontent une même réalité : le contrôle du corps des femmes, leur invisibilisation et l'impunité dont bénéficient souvent les auteurs de violences. Malgré les différences culturelles, un fil rouge apparaît : partout, les femmes ont dû lutter pour faire reconnaître leur parole.

Ce tribunal populaire n'a certes pas rendu de verdict judiciaire. Il a pourtant produit quelque chose de bien plus durable : l'émergence d'une conscience féministe internationale. En libérant la parole des femmes et en faisant de leurs expériences individuelles une cause commune, il a favorisé la création de réseaux de solidarité, nourri de nombreuses mobilisations et posé les fondements d'une analyse systémique des violences sexistes. Plusieurs décennies avant #MeToo, ces militantes avaient déjà compris qu'aucune transformation sociale n'était possible sans d'abord nommer les violences, les rendre visibles et refuser qu'elles demeurent confinées au silence. Il a été une amorce pour la loi sur l’IVG lors du témoignage de deux touristes violées dans les calanques de Marseille en aout 1975 .En effet, l’une d’entre elles a dû décider d’un avortement du fait d’une grossesse consécutive à ce viol ; s’y est ajouté le procès pour avortement des femmes du Mlac d’Aix-en-Provence (1976-77). Ces deux évènements ont été à l’initiative de la réflexion autour du « consentement » qui a été mis en exergue lors du procès des viols se Gisèle Pélicot. Et finalement cela a permis d’intégrer le « non consentement » dans la définition pénale des viols et des agressions sexuelles dans la loi ° 2025-1057 du 6 novembre 2025.

Pour les associations engagées aujourd'hui auprès des femmes victimes de violences, comme Gynécologie Sans Frontières, cet ouvrage constitue bien davantage qu'un livre d'histoire. Il rappelle que l'écoute des victimes, la reconnaissance de leur parole et la mise en commun des expériences restent les premiers leviers du changement. Les ateliers, les groupes de parole, les consultations médico-psycho-sociales et l'accompagnement global s'inscrivent pleinement dans cet héritage.

En redonnant vie à ce moment fondateur, Milène Le Goff nous rappelle une vérité essentielle : les droits des femmes n'ont jamais été des conquêtes spontanées. Ils sont le fruit de milliers de voix qui ont refusé le silence.

Un livre indispensable, à lire autant pour comprendre l'histoire du féminisme que pour nourrir les combats d'aujourd'hui.

Jacqueline CASTANY

 

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