Interview 2 — Marie et Elsa sur place à Madagascar
Petit rappel sur les objectifs des missions GSF qui sont de contribuer au renforcement des compétences des professionnels de santé dans le domaine de la gynécologie et de l’obstétrique et à l’amélioration de la qualité des soins dispensés aux femmes notamment dans la prise en charge de la douleur, de l’humanisation des soins et de la prévention des VOG ( violences obstétricales et gynécologiques)
« Allô, on peut vous interviewer ? — Oui, mais rappelez-nous entre 18 h et 19 h. »
C'est dire le rythme. Nous les avons eues au téléphone, entre deux journées bien remplies.
Photo 1 — Antananarivo, la salle de formation : une salle de cours classique, où il a fallu introduire ateliers et mises en situation. © GSF
Le voyage : bien arrivées ?
Marie : J'ai été un peu contrariée : mon train de Marseille pour Paris a été annulé. Bon départ, qu'est-ce que cela présage ? Fort heureusement, cela n'a pas impacté le reste du voyage. Ma rencontre enfin pour de vrai avec Elsa fut de bonne augure. D'emblée, nous avons été au diapason, très professionnelles et peut-être « maniaques » — mais est-ce un défaut de vouloir bien faire ?
Elsa : Ce fut un temps important pour tisser des liens avec Marie, dont je compte beaucoup bénéficier de l'expérience. Nous avons même profité d'une escale au Kenya pour peaufiner le déroulement de la formation, car nous savions que nous n'aurions qu'une nuit pour récupérer — et qu'à 7 h 45, le lendemain, il fallait être sur place.
Premier jour : le choc des cultures pédagogiques
Photo 2 Atelier de mise en situation : c'est en manipulant, en petit groupe, que les
participantes se sont approprié les outils. © GSF
Alors, ce premier jour ?
Marie : L'hôtel de notre formation était juste en face du nôtre, mais nous avons préféré y être tôt pour tout préparer. Nous avons pu commencer à 8 h 30. Je connais Antananarivo et ses embouteillages : j'avais peur que les participantes soient en retard, car il faut parfois compter deux heures de trajet pour venir de la périphérie. D'emblée, les formateurs sur place nous ont avertis : « Ne vous inquiétez pas si elles s'endorment, elles sont très fatiguées. »
Elsa : Le premier jour a été très difficile : nous nous sentions décalées face à des participantes timides, très réservées. Ce fut le choc entre Marie, qui entre directement dans le sujet — les violences obstétricales — avec les outils apportés, et ces soignantes habituées à un cours magistral, à rester passives et à écouter un « sachant ». Plus tard, elles nous ont avoué qu'elles n'avaient pas l'habitude de ce genre de formation. Le débriefing entre nous deux, le soir, n'était pas au beau fixe : nous avions l'impression d'être à côté de la plaque, d'autant qu'il a fallu réadapter la formation à un niveau de professionnels qui n'était pas celui attendu.
Photo 3 Séance autour des ballons : même sans salle adaptée, il est possible de préparer
autrement la naissance. © GSF
Que voulez-vous dire par « réadapter votre formation »?
Marie : En fait, nous nous attendions à un niveau de connaissances plus faible — mais nous avons surtout été surprises par deux choses ; d'abord des fausses idées reçues sur des pratiques médicamenteuses : ne pas utiliser de Spasfon pendant le travail, car cela entraînerait des hémorragies de la délivrance ; ou encore, lors de l'anesthésie locale pour suturer une déchirure, n'employer que 2 ml de xylocaïne adrénalinée au lieu des 10 ml
préconisés, car cela serait contraire à une bonne cicatrisation. Et un écart réel entre les connaissances et la pratique, faute de moyens.
Comment avez-vous réussi à briser la glace ?
Marie : Elles se sont habituées d'elles-mêmes à notre façon d'enseigner. Grâce à l'alternance avec nos ateliers de mise en situation et à nos échanges pendant les pauses, elles sont venues naturellement à poser des questions.
Elsa : Et à se débarrasser de cette pudeur qui nous avait étonnéesau début. Cette difficulté à briser la glace, à se trouver confrontées à des codes inconnus, a été épuisante mais très formatrice, très enrichissante. Le soir, la même réflexion revenait : « Mais le travail ne s'arrête jamais. » Au fil de la formation, ces apprenantes ont montré un fort désir d'apprendre, de faire leur travail très consciencieusement. Mais il y avait un décalage entre le thème et leurs attentes.
Le cadre imposé par le ministère
Pourquoi ? Ne connaissiez-vous pas leurs attentes ?
Marie : En effet, malgré nos demandes, nous avons eu du mal à connaître leurs manques et leurs attentes.
Elsa : Nous avons appris au bout de deux jours que le ministère de la Santé imposait un cadre pour les formations. Ce cadre est très professoral : on déroule des diapositives, répétées pour les faire assimiler aux participant(e)s ; si l'on sort du cadre, le gouvernement peut refuser la formation. En l'apprenant, cela nous a mises dans une mauvaise position — nous, représentantes de GSF — et nous avons craint un incident diplomatique. Heureusement, l'autre ONG initiatrice du projet nous a soutenues. Et surtout, les participantes nous ont fait des retours très positifs.
Comment ont-elles accepté votre vision des choses ?
Marie : Elles ont une capacité d'adhésion extraordinaire.
Elsa : J'ai été étonnée de les voir écouter avec assiduité, échanger sur leurs pratiques et s'adapter si rapidement.
Alors, beaucoup d'entre elles se sont endormies ?
Marie et Elsa en chœur : Pas une seule ! Ce fut notre meilleure évaluation.
Photo 4 Elsa supervise une consultation : la pudeur et la relation à la patiente, au cœur des gestes transmis. © GSF
Deuxième semaine : sur le terrain
Marie : Nous avons travaillé dans trois CSP (Centres de Santé Pluriprofessionnels, sortes de dispensaires qui effectuent des consultations) et un CHR (Centre Hospitalier Régional). Nous nous sommes réparti le travail : Elsa dans un centre et au CHR, moi-même dans les deux autres CSP. Mais il y avait en même temps une campagne de vaccination, si bien qu'il a été difficile d'avoir beaucoup de patientes en consultation. Notre rôle était de superviser les consultations. C'est une chance pour moi, car la nuit dernière j'avais attrapé une grippe et j’étais KO — surtout après
deux heures de trajet pour atteindre le CSP. J'ai apprécié de voir comment elles appliquaient les gestes de pudeur dus aux patientes, l'humanisation des soins apprise, et comment elles utilisaient la réglette de la douleur que nous leur avions apportée et enseignée.
Elsa : Cette semaine sur le terrain nous a permis d'évaluer la formation. Cela faisait plaisir de les voir s'appliquer à respecter les principes de bienveillance envers les patientes.
Et le tourisme dans tout cela ?
Marie et Elsa : Nous avons eu la chance d'avoir un chauffeur qui a tenu à nous faire visiter quelques villages pendant notre temps libre du week-end. Le paysage est fantastique : ses cascades, sa végétation tropicale, ses ananas si sucrés mangés au bord de la route — une excursion hors du temps ! Cependant, nous n'étions pas à Madagascar en touristes, et notre travail est resté notre préoccupation principale tout au long du séjour.
Votre famille vous a-t-elle manqué ?
Marie : Pas le temps. Le temps passe très vite — juste un coup de fil de temps en temps.
Elsa : Non, pas le temps : un coup de fil juste pour leur dire que je suis toujours en vie, mais trop fatiguée le soir pour tenir une longue conversation. 21 h 30 : extinction des feux...
À suivre — Interview 3 : le bilan. Marie et Elsa nous raconteront le retour, les ateliers qui ont marqué, ce qu'elles ramènent dans leur pratique... et ce qu'elles referaient demain.




